« Wooden Crosses » et « Les misérables », merveilles de Raymond Bernard
par Edouard Waintrop
tags : cinéphilie , le coin du cinéphile
Les misérables - DR
Coffret Les croix de bois (de 1932), présenté sous le titre de Wooden Crosses, 113 minutes, et Les misérables (1934), 280 minutes en trois époques et deux DVD, deux films de Raymond Bernard, noir et blanc, line Eclipse from the Criterion collection, zone 1, à commander sur www.criterion.com, 32 dollars.
Ce sont certes trois DVD de la zone 1 (quels lecteurs de DVD aujourd’hui respectent encore le zonage ?), mais ce sont des merveilles et, étrangement, des merveilles du cinéma français. Il s’agit de copies de films de Raymond Bernard, un nom aujourd’hui méconnu, un cinéaste au talent pourtant tout à fait réel. Et les deux films qui servent de base à ces DVD, magnifiquement restaurés par Les archives du film en France, sont deux grandes dates dans sa filmographie. En 1932, Raymond Bernard a quarante et un ans, treize films derrière lui, dont douze muets. Et parmi eux, deux splendeurs, Le miracle des loups (1924) et Le joueur d’échecs (1927). En 1932, la France porte encore les blessures de la « Grande » guerre, celle de 14-18. De ses centaines de milliers de morts, de ses batailles massacrantes. Souvenirs terribles. C’est ce que racontait Les Croix de bois, le roman de Roland Dorgelès d’où est tiré ce film. C’est ce que reprend Bernard dans un style réaliste et prosaïque. Des horreurs, des angoisses de la guerre, rien n’est oublié. Des petites joies non plus. Les séquences traitant de la vie et de la mort dans les tranchées sont époustouflantes, comme également ce long moment pendant lequel la petite troupe de poilus français que nous suivons attend l’explosion annoncée d’une mine. C’est-à-dire, à l’époque, d’une galerie creusée par l’ennemi sous les lignes françaises et bourrée d’explosifs. La bêtise, certes héroïque, des galonnés (Jean Galland y est magnifique ce qui ne lui arrivera pas souvent) n’est pas non plus oubliée, ni le courage résigné des troupes de troufions, chair à canon démoralisée. Le tout est rendu avec une grande sècheresse, un refus des effets. Le jeu des acteurs, Blanchar, Vanel, et même Cordy, Gabrio, Amos et Artaud (oui Antonin !), est ainsi minimal et rend très crédibles les personnages. C’est en recherchant la vérité de la guerre, ce qu’elle fut véritablement pour ces jeunes hommes sacrifiés que Bernard veut horrifier ses spectateurs. La bande son est un autre protagoniste du film (c’est en entendant des bruits sourds dans le sol que les soldats français s’aperçoivent que les Allemands creusent une mine sous eux) ce qui était tout à fait nouveau en 1932. Et s’il y a quelques épisodes plus légers dans ce cauchemar, la fin en est inéluctable. Comme dans la tragédie que fut cette première guerre mondiale. Les misérables que Raymond Bernard tourne deux ans plus tard est un film encore plus emballant, ambitieux, impressionnant. D’abord par son ampleur : 281 minutes, des décors étonnants, une distribution de premier ordre avec en tête Harry Baur dans le rôle de Jean Valjean, alias Monsieur Madeleine, alias Fauchelevent, et dans celui de Champmathieu, le pauvre sosie de Valjean. Baur fut moqué plus tard, à tort, pour son jeu, trop démonstratif, disaient certains. En fait, c’est un acteur exceptionnel, qui se révèle même le meilleur dans ce rôle. Celui qui sait le mieux passer de la brutalité de Valjean à la douceur de Monsieur Madeleine puis à la vieillesse tendre et un tantinet jalouse de Fauchelevent, troisième incarnation du proscrit héros de Victor Hugo. Baur n’est pas le seul acteur remarquable dans les Misérables. Nous y rencontrons aussi Charles Vanel, qui était d’ailleurs déjà un des protagonistes des Croix de bois. Il est ici Javert, le redoutable et sinistre inspecteur de la sûreté qui chasse l’ancien bagnard avec un zèle imbécile. Il lui donne un air buté et une folie finale, tout à fait convaincants. Il y a aussi Charles Dullin, roi du théâtre d’art parisien dans les années 30, transformé ici en Thénardier bien tordu. Marguerite Moreno en mère Thénardier n’est pas mal non plus. Et Orane Demazis, qui venait d’être Fanny dans Marius puis Fanny de Pagnol, fait une Eponine émouvante. On trouve encore Jean Servais jeunissime et déjà doté d’une voix grave superbe pour jouer Marius. Et même Max Dearly, qui campe un étrange Monsieur Gillenormand, le grand-père de Marius, buté mais au fond sympathique en diable. Et surtout drôle. Les acteurs ne sont pas les seuls qui nous captivent ici. Il y a aussi l’utilisation très mesurée de la musique d’Arthur Honnegger, dirigée par Maurice Jaubert ; les décors de Jean Perrier, qui s’inspirent dans certains plans des dessins à l’encre de Victor Hugo lui-même. Et surtout la lumière de Jules Kruger inspirée parfois de l’expressionnisme. Le tout est lié par le tour de main Raymond Bernard avec un respect pour le roman du père Hugo, une précision et une sobriété exemplaires dans la mise en scène. Il arrive même à nous émouvoir avec les épisodes les plus connus du livre. Ceux qui sont entrés dans la légende comme la rencontre de Valjean avec l’évêque de Digne, celle de Monsieur Madeleine avec Cosette, le procès de Champmathieu, les altercations entre Marius et son grand père Gillenormand, les barricades, la libération de Javert et la mort de Valjean. Avec ce coffret, voici donc deux chefs d’œuvre de notre patrimoine, qui nous sont proposés par une maison américaine... Vive La Fayette !
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