Ecrans, un site de Libération.fr

Dixit

Je vote pour “Calvin et Hobbes, huitième merveille du monde”

Bill Watterson

  • Home
  • Internet
  • Télévision
  • Cinéma
  • Dvd
  • Jeux
  • Téléphone
  • Forums
  • Rss

jeudi 21 septembre 2006 14:16

  • internet

Lonelygirl : un bug dans le vlog

Les vidéos, sur YouTube, de la vraie-fausse ado « Lonelygirl » continuent d’alimenter les débats.

par Marie Lechner

tags : vlog , vidéo , buzz , YouTube

www.lonelygirl15.com

« OK, maintenant que le mystère est levé, ça ne fonctionne plus », constate Euronymus. « Je ne comprends pas pourquoi les gens sont devenus tellement furieux quand ils ont découvert que c’était faux » s’interroge Alisa. Même si le phénomène YouTube Lonelygirl15 est retombé comme un soufflé après l’emballement médiatique (CBS, MTV, New York Times, Los Angeles Times...), les commentaires se poursuivent entre deux camps irréconciliables, ceux qui crient à l’arnaque et ceux qui pensent qu’il s’agit d’un genre inédit de série pour le Net, plutôt astucieux et créatif, voire pour les plus enthousiastes d’une « nouvelle forme artistique » (New York Magazine).

Petit retour rapide sur la planète YouTube, premier réservoir mondial de vidéos. Ici, les productions amateurs côtoient des extraits d’émissions télé, des pubs, des bandes annonces et des clips mis en ligne par des internautes. Régulièrement, d’éphémères starlettes émergent de ce grand bazar. Ainsi Bree, brunette mignonne plus connnue sous le nom de Lonelygirl15, avait volé la vedette au papy chouchou des Youtubers, Geriatric1927, qui raconte sa vie en vidéo (on y revient très bientôt).

Depuis le 16 juin, Lonelygirl15 tenait en haleine la communauté YouTube avec son journal intime posté sur le site. Tous les deux trois jours, l’ado recluse dans sa chambre met en ligne ses anodins bavardages de deux minutes, filmés en cachette de ses parents. On apprend qu’elle étudie à domicile, que son père, très religieux, la surveille de près, qu’elle n’a pas le droit de sortir, qu’elle a un ami, Daniel, qui a un ticket pour elle et qui répond à ses missives par vidéos interposées. Pas de quoi exciter les foules, les amateurs qui se filment et qui racontent leur vie se comptent ici par centaines. Le tout est souvent assommant au possible mais les confidences de la fille solitaire explosent rapidement les scores d’audience de YouTube. Sa chaîne devient la plus populaire de tous les temps avec près de 40 000 abonnés à ce minisoap, vu plus de trois millions de fois.

Bizarrement, les fans se passionnent pour cette gamine nerd, assez godiche et exaspérante, laissent quantité de commentaires et lui donnent des conseils dans des “vidéos réponses” qu’ils mettent en ligne. Toutefois, ses confessions prennent progressivement un tour étrange, les drames de sa soi-disant vie ressemblent de plus en plus à une intrigue savamment orchestrée. Des éléments suspects sont semés ici et là comme l’irruption incongrue de cette photo du sataniste Aleister Crowley et tout ce mystère qui entoure une obscure cérémonie religieuse à laquelle elle doit participer. Plus encore que le fond, c’est la forme qui éveille les soupçons des spectateurs de plus en plus nombreux à mettre en doute l’existence même de cette ado un poil trop photogénique. Les vidéos sont un peu trop bien éditées, l’éclairage un peu trop étudié et l’histoire un peu trop bien ficelée. Les indices sont suffisants pour enclencher la machine parano du réseau, qui fleure un coup de marketing viral, soupçonnant Lonelygirl15 de faire partie d’un projet promotionnel plus vaste.

Les plus sceptiques commencent à poster des vidéos où ils s’appliquent à la discréditer, comme ce cow-boy aux lunettes à miroir, Gohepcat, parmi les premiers à suggérer que c’est un « faux » (dès le 20 juillet). Se développe alors un récit métastasique, à multiples ramifications, où l’on ne sait plus trop ce qui fait partie de l’intrigue et ce qui est spontanément généré par la communauté des fans. Le fossé se creuse entre ceux qui croient que Lonelygirl existe réellement et ceux persuadés d’avoir été berné. Mais les preuves de sa « culpabilité » finissent par tomber, un zelé internaute dévoile que le nom de domaine lonelygirl15 a été déposé un mois avant que la première vidéo ne soit mise en ligne, semblant confirmer qu’il s’agit d’un coup commercial. Lonelygirl15 est-elle un agent dormant de MTV ? Une fabrication des gros studios ou des « moguls » du Net ? D’autres petits malins traquent l’e-mail de « Bree » et remontent jusqu’à une agence de talents hollywoodiens. Il ne faudra que quelques jours de plus pour débusquer dans les caches de Google des photos de Bree, aka Lonelygirl, aka Jessica Rose, comédienne d’origine néo-zélandaise, diplômée de la New-York Film Academy, résidant à Los Angeles.

Pour autant, ce ne sont pas des gros bras de l’industrie du divertissement qui tirent les ficelles mais de jeunes réalisateurs indépendants, Ramesh Flinders, 26 ans, scénariste californien, et Miles Beckett, ancien médecin reconverti dans la réalisation. « Dès le départ, notre intention était de raconter une histoire. Une histoire qui ne pourrait être racontée qu’en utilisant le médium des vidéoblogs et le pouvoir de distribution du Net. Une histoire qui est interactive et qui évolue constamment avec l’audience, écrivent-ils dans une note posté sur le forum du site lonelygirl15.com et signée The Creators. Lors d’une interview à MTV, ils s’expliquent : « Nous tirons parti du fait que les gens ont des webcams ou leur propre caméra numérique. Les gamins s’emparent des médias et se les réapproprient. Ce show leur permet vraiment de faire ça. Les fans de Lonelygirl téléchargent les vidéos, les remixent, créent leur propre personnage puis mettent leur vidéo en ligne », explique Beckett, qui parle d’une histoire collaborative influencé par la communauté des fans et qui devrait nourrir, à terme, un film. Il cite comme exemple ce jeune garçon qui se met en scène dans des vidéos où il se fait passer pour le frère de Bree. Il y a aussi cet extraterrestre aux yeux globuleux qui déclare sa flamme à Bree, ou encore Lazydork qui dans un rap satirique défie Lonelygirl et ironise sur le vedettariat sur YouTube.

« C’est la naissance de la WikiTV, une émission télé créée par une large communauté de participants et construite non pas avec de longs épisodes mais avec des parcelles de deux minutes interconnectées », suggère Adam Sternbergh dans un article du New-York Magazine. L’histoire est à la fois linéaire et en expansion, et tout le monde peut participer ». A la différence de YouTube, les réalisateurs promettent même de rémunérer la participation, via le site www.lonelygirl15.com.

Alléchant, mais voilà, Lonelygirl15 s’est construit sur un malentendu. Quand l’intrigue s’est déployée en ligne, les fans obsédés par la série ont poussé l’investigation dans une toute autre direction que celle envisagée par les réalisateurs. Ils ont commencé à chercher leur identité et la vraie nature de la production, mettant toute leur énergie dans la polémique vrai-faux, dont on se moque au final comme le résume ce commentaire d’un fan : « LG15 est fausse de la même manière qu’un match de catch est faux, c’est un faux dont nous sommes complices et qu’on savoure néanmoins. » Renetto (qui a également sa chaîne sur YouTube) conseille aux plus virulents détracteurs de « respirez un bon coup » et « de se relaxer ». D’après le chauve à lunettes, Lonelygirl15 a donné aux Youtubers ce qu’ils voulaient : une série de qualité. « Il y a des puristes qui estiment que YouTube n’est que pour les bloggeurs alors que les vidéos qui ont le plus de succès (extraits d’émissions télé, clips, etc...) sont rarement le fait d’amateurs. »

En jouant sur la confusion des genres, en laissant flotter le doute sur la nature fictionnelle de Lonelygirl15, les réalisateurs se sont aliéné une partie des fans. Comme le note Henry Jenkins, spécialiste des fanfictions sur son blog : « Avec Lonelygirl, il y a un doute sur ce qu’on est en train de regarder, est-ce de la fiction ou non ? Est-ce que ça a été fait par un amateur ou par une entité commerciale ? Est-ce que c’était ce que ça prétendait être ou est-ce un passage vers quelque chose d’autre, le trou du lapin vers un ARG ? (1) » Beaucoup l’ont pensé, certains ont émis l’hypothèse d’un lien avec la série Lost. « C’est la nature de l’art (fictionnel ou non) à l’âge de l’intelligence collective : l’œuvre nous provoque, nous incite à agir. De fait, lonelygirl15, comme un projet artistique semble designée pour nous encourager à participer. Toutefois, nous ne savons pas ce que nous sommes supposés faire. Dans ce cas, l’incertitude du public sur le statut de ces images a fait que la tâche centrale s’est concentrée sur la recherche de la source de ces messages. Le mystère a submergé le contenu, sans doute davantage que les créateurs l’avaient anticipé, et les a obligé à se dévoiler pour que le public s’engage sur un autre niveau. Bien sûr, cela met beaucoup de gens mal à l’aise. Ils veulent que les blogs, YouTube et Myspace soient réels avec un grand R. Ou ils veulent que ce soit un jeu. Mais ce qui arrive c’est que c’est les deux à la fois et rien de tout ça. »

Jane McGonigal, qui a tiré les ficelles de l’ARG I love Bees (1), remet, elle, en cause le prétendu récit collaboratif et tempère ceux qui y voient le futur de la télévision. « Chaque épisode de lonelygirl a en gros entre 1000 et 4000 commentaires, et le niveau de haine, de méchanceté, de crudité et souvent de misogynie affichée de la majorité d’entre-eux est impossible à ignorer. Il serait prudent de ne pas fétichiser l’aspect participatif de cette expérience que seuls quelques-uns ont investi intelligemment, passionément et sérieusement », précise-t-elle sur son blog. Au regard de l’indigence des participations, on ne peut que partager son point de vue.

(1) ARG pour « alternate reality game », désigne ces fictions immersives qui brouillent les frontières entre le monde réel et l’imaginaire, qui se déploient à la fois en ligne et dans la vraie vie, et se propagent par tous les canaux : coups de téléphone anonymes, chasses aux trésors dans la ville, textos, dans les journaux, pubs télé, affiches, e-mails, sites Internet, etc.


Partager cet article

[Facebook] [Google] [del.icio.us] [StumbleUpon]

Sur les mêmes thèmes:

vlog - Miro veut libérer la vidéo

vidéo - Des vidéos en toutes lettres

buzz - Apple : le buzz et l’argent du buzz

YouTube - Festivals, les feux de la mue

article précédent
« 1K Project II » : une vidéo bien carrossée
article suivant
Les mots bleus

  • Lonelygirl : un bug dans le vlog

    28 octobre 2006 00:22, par David

    Je crois que ce qui est le plus dommage, c’est qu’on finissait par s’attacher à elle, et on la voyait comme une "amie" qui avait des vrais problèmes comme quoi "ça n’arrive pas qu’aux autres".

    Avec ses grands yeux tristres mouillés par les larmes, je me disais presque que si je le pouvais, je l’aurais réconforté en la prennant dans mes bras ...

    Bon, je comprend assez bien l’anglais donc j’ai pu suivre à peu près son histoire. Je ne vais pas dire que j’avais tout démasqué, mais il est vrai que ça paraissait trop énorme, tant de problèmes en même temps ...

    Voilà ... C’est dit ... je ense que je vais continuer de regarder ses vidéos mais en me disant cette fois que c’est comme regarder un bonne vieille série B américaine ... et pas une véritable vie ...

  • Lonelygirl : un bug dans le vlog

    28 septembre 2006 17:47, par rantamplan
    C’est fascinant comme histoire. Je pensais presque bêtement que utube n’était qu’un réservoir de vidéeo sans imaginer que certains faisaient des blogsvideo. Je suis informaticien et je travaille pour un producteur télévisuel, mais je me sens vraiment à la ramasse, là.
    • Lonelygirl : un bug dans le vlog 30 octobre 2006 11:54
      Effectivement ! La télé blog est plus avancée que ce qu’on pourrait croire en lisant certains articles. Ce genre d’histoire nous laisse entrevoir à quoi ressemblera notre futur : fusion internet-télé, et toujours ce vrai-faux, même débat qu’avec la télé-réalité. Passionant !

 

Outils

  • imprimer
  • écrire à Marie Lechner
  • [Facebook] [Google] [del.icio.us] [StumbleUpon]

Actualit

  • Les FPS, de 1992 à 2009
  • Le courrier électroniqué
  • Une bonne rasade de disquette
  • « Final Fantasy », de l’opéra au rap
  • Le gore beau d’Argento

Lib.fr

  • Frêche donné gagnant en Languedoc-Roussillon
  • Le piano à l'honneur aux Victoires de la musique classique
  • Des délégués syndicaux occupent le siège d'Ikea France
  • Attentats à la rime dans les lycées de Toulouse
  • Ce que révèlent les troubles musculo-squelettiques
publicité
Chronophages

OPINIONS

Cédric Manara

La justice est aveugle… mais pas pour les vidéos en ligne

Tribune Ces images sont insupportables. Elles montrent un homme à casquette tirant à bout portant sur un autre homme. Celui-ci s’effondre, et l’autre tire encore, pour l’achever...

DOSSIERS

De l’encre à l’écran

Et couic !

Le pari des jeux d’argent en ligne

Séries : Y’a plus d’saisons

Une info citoyenne ?

Halte aux spams

Rire en jaune avec les Simpson

Playstation 3 : la fin de la domination

Séries : un temps de mi-saison

Web 2.0 : gare à vos traces

Téléphones portables : la création se mobilise

Menez une double vie avec « Second Life »

Où va se nicher le porno

La musique hors limite

Le téléphone fait du cinéma

Vidéo à la demande : faites votre programme télé

fiction télé : la révolution française



accueil | internet | télévision | cinéma | DVD | jeux | téléphone
contacts | licence | mentions légales | données personnelles | charte d’édition
engine SPIP | powered by carburant
© Libération- un site de Libération Network - 2006 - 2008