jeudi 17 décembre 2009 18:27
La justice est aveugle… mais pas pour les vidéos en ligne
par Cédric Manara
tags : vidéo , justice , Italie
Si la vidéo a ainsi été disponible pour le monde entier, ce n’est pas par la volonté malsaine d’un complice, ou la perversité du propriétaire des bandes.
Cédric Manara, professeur de droit à l’EDHEC Business School (France), est actuellement professeur visitant à l’Università degli Studi di Salerno (Italie). Il réside à Naples.
Ces images sont insupportables. Elles montrent un homme à casquette tirant à bout portant sur un autre homme. Celui-ci s’effondre, et l’autre tire encore, pour l’achever. On le voit partir ensuite, satisfait. Mon récit n’est peut-être pas exact, car je n’ai pas vu l’enregistrement vidéo de ce froid assassinat : je n’aurais pas supporté de regarder. C’est dans les journaux italiens que j’ai lu la description de ce meurtre perpétré en mai dernier à Naples, pendant qu’une caméra de vidéosurveillance tournait. Ce ne sont pas seulement les médias qui ont eu accès à ce film choquant. Il était visible sur le web pour tous ceux qui le souhaitaient. Est-il normal que des images d’une telle violence aient circulé sur internet ? Si la vidéo a ainsi été disponible pour le monde entier, ce n’est pas par la volonté malsaine d’un complice, ou la perversité du propriétaire des bandes. Si la vidéo a été mise en ligne sur YouTube, c’est parce que la justice italienne l’a voulu. En diffusant l’enregistrement en octobre 2009, elle souhaitait que puisse être identifié le tueur. Le présumé meurtrier a été arrêté il y a quelques jours. La vidéo peut toujours être vue en ligne. En 2006, un élève handicapé scolarisé à Turin est frappé à plusieurs reprises par des élèves de sa classe. Ces tristes imbéciles ont filmé la scène, et l’ont mise en ligne sur Google Video. Quand elle fut avertie de l’existence de cette vidéo, la police italienne a demandé à Google de la faire disparaître, ce que fit la société. Quelque temps plus tard, la justice italienne décida de poursuivre pénalement des employés de Google, pour violation des règles relatives à la protection des données personnelles (et diffamation contre l’association Vivi Down mentionnée par les acteurs de la scène filmée) ! Les dernières audiences ont lieu ces jours-ci, le jugement est attendu le 27 janvier 2010. Dans les deux cas, les vidéos sont intolérables, et montrent des faits réels, et répréhensibles. Dans les deux cas, elles ont été mises en ligne sur des sites de partage de vidéos appartenant à Google. Dans un cas, la justice a choisi d’utiliser les services de la société américaine ; dans l’autre cas, elle a choisi de la poursuivre ! Un site web de partage de vidéos n’est rien d’autre qu’un moyen de communication. Comme d’autres outils, il peut être utilisé d’une bonne ou d’une mauvaise manière. La langue d’un homme lui permet de dire de jolies choses, comme de médire. S’en servir rend responsable de son usage – mais on ne coupe jamais la langue de celui qui a tenu des propos illicites. En choisissant de diffuser sur internet la vidéo du meurtre sur lequel elle enquêtait, la justice a utilisée un levier puissant afin de collecter les éléments d’identification qui lui manquaient. Elle est dans l’exercice de sa mission, et son choix est compréhensible. Mais cela n’enlève rien au caractère choquant des images.
Pourquoi des juges ont-ils utilisé un service de Google pour diffuser une vidéo insoutenable, quand d’autres magistrats attaquent cette même société parce qu’a été mis en ligne une vidéo intolérable ? Il ne s’agit pas là d’une simple divergence dans la mise en œuvre de la politique pénale, mais bien d’une incohérence judiciaire. Il est essentiel que les juges déterminent clairement le regard qu’ils portent sur ce moyen de diffusion. Soit il s’agit d’un outil que chacun utilise sous sa responsabilité, soit il s’agit d’un outil à bannir en totalité. Il ne saurait y avoir de voie médiane.
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