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vendredi 5 février 2010 15:17

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Courbit : à lui la régie

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : publicité , France Télévisions

LOV… « …Exciting and new, Come aboard, we’re expecting you… » Un peu d’amour — et de Croisière s’amuse — à France Télévisions, bringuebalée en tout sens depuis deux ans que Nicolas Sarkozy a décrété la fin de la pub, ça ne ferait pas de mal. Sauf que LOV, ce n’est pas de l’amour. C’est le nom du groupe de Stéphane Courbit (et les lettres L, O, V renvoient aux prénoms des enfants de ce grand sentimental) qui est en passe de racheter la régie publicitaire de France Télévisions. Un conseil d’administration (CA) du groupe public a entériné hier la privatisation et ouvert des « négociations exclusives avec le consortium LOV-Publicis ». Zou, la régie. Et ce alors que la suppression de la pub avant 20 heures est remise en cause de toutes parts ; alors que Bruxelles a entamé une procédure pour retoquer la taxe qui finance la majeure partie de France Télévisions sans réclame ; et que le choix du repreneur de la régie, pour le moins discutable, s’est fait dans une opacité digne de la plus pure purée de pois.

Dernière pantalonnade en date : Alain Minc. Ainsi que le raconte le Canard enchaîné dans son édition d’hier, le conseiller d’à peu près tout le monde et surtout du président de la République a des billes chez Courbit. Problème : c’est aussi Minc qui a soufflé à Nicolas Sarkozy l’idée de supprimer la pub sur France Télévisions. Classe. Selon nos informations, Alain Minc s’est vu attribuer 3% d’actions gratuites de la Financière LOV. Laquelle est une filiale de LOV Group. Lequel rachète la régie publicitaire. Ce qui fait dire à l’entourage de Courbit qu’« Alain Minc n’a aucun lien direct ou indirect avec LOV Group ». Ce qui fait dire à n’importe quel observateur normalement constitué que, symboliquement au moins, la relation incestueuse est consommée.

D’autant plus bizarre que l’attelage Courbit-Publicis n’avait pas les faveurs de la direction de France Télévisions, qui lui préférait l’autre candidat encore en lice, Hi-Médias. Mais voilà, Stéphane Courbit a ses entrées à l’Elysée (il faisait partie de la chouette bande de copains du Fouquet’s). Et puis, les postulants Courbit-Publicis, afin d’arrondir les angles, ont revu leur offre à la hausse, soit 16 millions d’euros pour 70% de la régie (plus une recapitalisation à venir). Mais pour le député PS Didier Mathus, il n’y a pas à tortiller : « C’est une affaire on ne peut plus trouble de maquignonnage entre les amis du Président, un dépeçage financier de France Télévisions. »

Reste qu’en matière de mélange des genres, Stéphane Courbit est un connaisseur. L’ancien patron d’Endemol est toujours producteur, via la société Banijay dont il est l’actionnaire principal. Et Banijay a racheté plusieurs boîtes de prod dont celle de Nagui, Air Productions. Et c’est ainsi que le futur proprio de la régie de France Télévisions va se retrouver à vendre des espaces publicitaires dans N’oubliez pas les paroles… qu’il produit ! Du coup, France Télévisions a cherché à bétonner le contrat afin d’établir une « muraille de Chine » entre Courbit-la-régie et Courbit-le-producteur. « Il s’agit que, pas plus aujourd’hui que demain, France Télévisions Publicité n’ait de droit de regard sur les programmes, indique-t-on dans l’entourage de Carolis. Ça va de soi, mais ça va mieux en l’écrivant. » L’associé de Stéphane Courbit, le mastodonte de la pub Publicis, devra se soumettre aux mêmes conditions : pas question que Publicis-le-vendeur-de-spots favorise Publicis-l’acheteur-de-spots (et vice-versa). Autre engagement de Courbit : pas de plan social, ni de guichet-départ pour les quelque 280 salariés de France Télévisions Publicité, et ce jusqu’à fin 2012. Mais l’engagement ne vaut pas pour la soixantaine d’employés ultramarins de la régie auxquels France Télévisions promet de « faire des propositions au cas par cas ».

Emballé, c’est pesé : dans quelques semaines, la régie publicitaire tombera dans l’escarcelle de Stéphane Courbit. Et pourtant, avant le conseil d’administration, de nombreuses voix se sont fait entendre pour reporter la décision. Depuis les syndicats de France Télévisions jusqu’à Lagardère, candidat malheureux, en passant par l’opposition, qui a interpellé mardi le gouvernement à l’Assemblée nationale. Tous ont les mêmes arguments : la taxe télécoms (juqu’à 350 des 450 millions d’euros attendus pour compenser l’arrêt de la pub) est remise en cause par Bruxelles. Ce qui pourrait mettre à mal tout l’édifice de la suppression de la pub après 20 heures. Deuxième argument : et si on conservait la réclame avant 20 heures ? La loi sur l’audiovisuel établit que, fin 2011, ce sera couic. Problème : jusque dans la majorité, Jean-François Copé inclus, on juge que cette pub d’avant 20 heures rapporte finalement pas mal de pépettes (270 millions d’euros en 2009) et devrait être conservée. Si c’est le cas, Stéphane Courbit touche le jackpot. Sinon, c’est une haridelle qu’il aura payée bien cher. Mais des « clauses de complément de prix » sont prévues : le rab, quel qu’il soit, devra aller dans la poche de France Télévisions. Et ce jusqu’en 2014, date à laquelle prend fin le contrat entre la régie et la télé publique.

Sauf que, dans une telle incertitude, pourquoi se précipiter et vendre la régie ? Hier, au CA, le chercheur Dominique Wolton, qui siège là en tant que « personne qualifiée », a réclamé, mais en vain, le report, suivi seulement par les deux représentants du personnel. Pour donner le change, Patrick de Carolis a écrit au Premier ministre, François Fillon. Un : si jamais la taxe saute, vous me donnez toujours l’argent, n’est-ce pas ? Deux : la fin de la pub avant 20 heures fin 2011, c’est sûr, hein ? Sa supplique est pour l’heure restée lettre morte.

Paru dans Libération du 4 février 2010


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