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samedi 28 mars 2009 16:50

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C’est ma détournée

Quinze ans après, la parodie de Canal + « le Grand Détournement » fait des émules sur le Net.

par Alexandre Hervaud

Pour Peter, « Le journalisme total, c’est totalement con ! » - DR

Au détour d’une conversation, sans crier gare, comme possédé, un ami vous sort des expressions venues d’ailleurs  : « monde de merde », « ouiche lorraine » (surtout pas « quiche ») ou, plus raffiné, « je n’aime pas les animaux préhis­toriques partouzeurs de droite ». Leur utilisation témoigne du bon goût de ­votre interlocuteur, probablement fan de la Classe Américaine, téléfilm culte diffusé sur Canal + en 1993 aussi connu sous le titre le Grand Détournement.

Jamais rediffusé ni officiellement commercialisé, le film fait depuis plusieurs années un carton sur le Net dans des copies de plus ou moins bonne qualité, et des projections sont régulièrement programmées par ses fans. L’un d’eux, particulièrement motivé, s’est même attelé à une restauration de l’image du film.

Ecrit et réalisé par Michel Hazanavicius (OSS 117 et sa suite) et Dominique Mézerette pour la chaîne cryptée, le film est une parodie de Citizen Kane où se croisent pêle-mêle John Wayne, James Stewart, Robert Redford, Dustin Hoffman et bien d’autres pour enquêter sur la mort de George Abitbol, « l’homme le plus classe du monde ». Vous n’avez guère souvenir d’une telle perle dans les filmographies officielles des stars citées précédemment  ? C’est tout simplement car la chose est un savant montage d’extraits de vieux films Warner (la Prisonnière du désert, les Hommes du Président…) redoublés pour l’occasion.

Parmi les comédiens qui prêtent leur voix au délire, on retrouve des doubleurs professionnels comme Roger Rudel (la voix française de Kirk Douglas) et des invités comme Alain Chabat ou Jean-Yves Lafesse. Les dialogues, génialement barrés, sont régulièrement cités (Radio Nova en a fait plus d’un jingle) et déclenchent chez les amateurs une dévotion jamais vue depuis les bons mots de Michel Audiard.

Le procédé de détournement de la ­bande-son d’un film n’était déjà pas nouveau à l’époque. En 1966, un jeune réalisateur new-yorkais sortait son premier film qui réutilisait les images d’une série B japonaise. Improbable histoire de recette mystérieuse d’œufs en salade, le film s’appelait Lily la tigresse, et son réalisateur Woody Allen. En France, René Viénet réalise en 1973 l’engagé la Dialectique peut-elle casser des briques  ?, qui détourne un film coréen d’arts martiaux. Plus branché par Guy Debord que par Bruce Lee, Viénet pond des dialogues de haute tenue, comme cette phrase déclarée par un maître à son jeune disciple  : « P’tit gars, je voudrais que tu dises à tous les camarades  : ce qui se perd en contestation partielle rejoint la fonction répressive du Vieux Monde. T’oublieras pas, hein  ? »

Particulièrement facilité par les techniques de montage numérique, l’art du détournement connaît également un grand succès sur YouTube et Dailymotion, où les élèves de Hazanavicius et Mézerette appliquent soigneusement leurs recettes. L’un d’entre eux, Mozinor, peut même se targuer d’avoir quasiment atteint leur niveau, tant ses hilarantes courtes parodies étonnent par leur efficacité. Luc Besson n’a d’ailleurs toujours pas digéré le portrait peu flatteur que lui avait consacré Mozinor en doublant sa prestation dans le Grand Journal de Canal +.

Les deux générations de « détourneurs » se retrouveront d’ailleurs le 11 avril au centre Pompidou, dans le cadre du festival Hors pistes. Hazanavicius et Mézerette seront présents pour évoquer leur Classe américaine, dont la projection sera suivie par les petites créations de Mozinor. Son œuvre fait régulièrement les choux gras des émissions consacrées aux divers buzz du Net. Le détournement ultime.

Paru dans Libération du 28 mars 2009


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